POS Créativité et émerveillement… à l’école du confinement - Paroisses Sainte-Marie et Saint-Martin en Ondaine

Créativité et émerveillement… à l’école du confinement

Texte proposé par Gilbert Thollet

Publié le 15/03/2020 à 12h25 - Modifié le 15/03/2020 à 12h22 Marie-Lucile Kubacki, à Rome
En Italie, l’obligation de rester chez soi du fait de la pandémie liée au Covid-19, difficile à vivre pour ses habitants, fait naître une créativité et des solidarités inattendues. Une situation qui pourrait bientôt concerner les Français, le premier ministre ayant d'ores et déjà enjoint à chacun, dans son allocution du 14 mars, d'éviter toute sortie non impérative pour limiter la propagation du coronavirus. Retour d'expérience de notre correspondante à Rome, Marie-Lucile Kubacki.
 « Joseph, ce soir je joue à la pâte à modeler, et quand le coronavirus sera parti de la ville, tu viendras à la maison pour que l’on puisse jouer ensemble, parce que tu me manques. Je t’envoie un bisou. » La vidéo dure une trentaine de secondes, mais le temps, soudain s’est dilaté, et lorsque son copain d’école, Diego, mime le bruit de l’embrassade en éclatant de rire, Joseph retrouve le sourire. Avant de réclamer aussitôt : « Encore ! » Ce soir-là, nous la regarderons 20 de suite – du jamais vu, même avec la scène d’ouverture du Roi Lion.
Joseph, mon fils de quatre ans, comme tous les enfants d’Italie, a bien aimé « rater l’école » les premiers jours. Mais rapidement, l’absence quotidienne de ses camarades de classe a commencé à lui peser. Alors nous avons développé un petit rituel avec la maman de son meilleur ami : chaque soir, nous échangeons plusieurs petites vidéos par WhatsApp. Chacun raconte ce qu’il a fait de sa journée et ce qu’il va manger le soir.
Les maîtresses d’école aussi envoient des messages vidéos pour encourager les parents. Elles chantent, plaisantent, rivalisent de créativité et d’optimisme. Elles nous ont envoyé cette lettre : « Laissez-vous submerger par la joie et l'énergie des enfants, écoutez leurs idées, laissez-les dessiner pour laisser sortir leurs pensées et leurs peurs. Gardez leurs dessins afin qu’en retournant à l'école ils puissent les rapporter en classe pour les montrer aux enseignants et à leurs camarades. Cela sera utile, afin de ne pas interrompre la dimension communautaire et relationnelle du groupe. » Il me semble qu’avant cette épidémie, nous ne nous disions pas ce genre de choses. La parole, parce qu’elle est devenue plus rare, est plus forte.
On ne mesure la valeur des choses que lorsque l’on est en train de les perdre. Et, dans le confinement, le plus difficile à vivre est l’isolement. À Rome depuis plus de deux semaines, les gens rasent les murs et ne se parlent plus, de peur d’un postillon contaminé. Nous attendons en files à l’extérieur des supermarchés, à cinq mètres les uns des autres, le visage masqué de blanc ou entouré d’une écharpe. Nous payons nos courses rapidement à des caissiers tétanisés qui prennent notre carte bancaire de leurs mains gantées de bleu. Nous n’allons plus à la messe. Nous ne prenons plus de cappuccino le matin, sur le chemin du travail, dans l’animation joyeuse des cafés. Nous ne nous touchons plus. La distance, parce que salutaire, est obligatoire.
Mais cet espace imposé nous a aussi rapprochés. Nous avons réappris à nous dire que nous avions besoin les uns des autres et que nous nous manquions. Nous prions les uns pour les autres. Les bruits des voisins, qui autrefois nous incommodaient, nous rassurent, désormais : leurs voix, leurs pas, sont autant de signes de présence et de vie. Dans certains immeubles, les plus jeunes font les courses des plus âgés. Dans les familles, le huis-clos forcé oblige au dialogue. Et nous rêvons au jour où nous pourrons rire avec insouciance aux terrasses des cafés. Où nous pourrons inviter des amis à la maison pour manger une pizza. Nous vivons tendus vers Pâques, affamés de ce pain eucharistique que nous ne pouvons plus recevoir. Ce jour là, tout aura la saveur des premières fois.
Jamais nous n’avons eu autant envie d’être ensemble depuis que nous vivons reclus. Jamais nous n’avons eu autant envie de nous serrer dans les bras depuis que nous n’osons même plus nous parler à moins de deux mètres. Jamais la vie ne nous a semblé si enviable.
Vendredi 13 mars, à 18 heures, certains Romains sont sortis sur leur balcon ou se sont postés à leur fenêtre avec un instrument de musique, et ils ont joué un morceau pour « realllegriare » – remettre de la gaîté dans la ville. Cette rumeur était la déclaration d’amour d’un peuple à chacun de ses membres. La crise rend créatif. Un soir, un enfant a joué un morceau de hautbois au balcon. Tout le monde l'a applaudi depuis la fenêtre. Fenêtre sur cour, nous vivons, mais fenêtre grande ouverte.
Et le regard, parce qu’il n’est plus saturé de visages, s’affute. Un jour, nous sommes montés sur le toit de notre immeuble pour nous dégourdir les jambes. Il s’agit d’un grand espace ouvert à tous, parsemé de panneaux solaires et de cheminées, où les gens viennent généralement faire sécher leur linge. Ce n’est pas très beau, donc c’est assez peu fréquenté, mais en ces temps où la moindre sortie dans la rue nécessite un certificat d’auto-justification avec un motif valable – courses, pharmacie, urgence médicale, obligation professionnelle –, ce toit est un luxe et une aubaine pour nos jambes engourdies. Il est devenu notre Pays Imaginaire. Un cochon méchant y poursuit un bébé tyrannosaure gentil, avant, souvent de finir capturé au lasso et mené, penaud, en prison. Le bébé tyrannosaure y protège ses parents tyrannosaures, en les mettant en sécurité dans la ville fermée à cause du terrible loup Corona qui sème la terreur dans les rues…
En regardant dans la rue déserte en contrebas, j’ai remarqué pour la première fois que les magnolias étaient en fleur. Il régnait un silence paisible, comme ceux qui existent dans certains monastères. Tout à coup, nous nous sommes aperçus que nous n’étions pas seuls. Dans un recoin, un voisin prenait le soleil. Nous avons commencé à parler, certes de loin, à échanger quelques banalités, de ces banalités qui sont devenues une denrée rare. Nous avons compris qu’il habitait à l’étage juste en dessous du nôtre. Nous ne l’avions jamais croisé. Et puis le soleil a commencé à décliner, alors nous nous sommes salués : « Ravis de vous avoir rencontré. » Puis mon mari s’est allongé par terre pour regarder le Ciel.